Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi. Devenir digne de Jésus, digne d’être reconnu par lui comme disciple, impliquerait-il donc ingratitude envers ceux dont on tient la vie, l’éducation, la formation humaine ? Pour devenir digne de Jésus, un fils, une fille, pourraient-ils causer de la souffrance à ceux qui lui ont témoigné sans compter et durant des années, affection et générosité ?
Celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi. Pour devenir dignes de Jésus, un père, une mère doivent-ils consentir au départ d’un fils, d’une fille désireux de répondre à l’appel du Seigneur ? Jésus ne se montre-t-il pas trop exigeant en requérant à son égard un amour dépassant tout autre amour ?
En tenant de tels propos, Jésus fait peut-être allusion à sa propre expérience. Lui aussi, en quittant Nazareth, a dû faire souffrir Marie, sa mère tant aimée, et Joseph qui s’est dévoué à lui avec une affection paternelle sans réserve. Mais Jésus s’estimait tenu d’honorer l’appel ressenti au plus profond de lui-même, l’appel de son Père du ciel. En lui obéissant, au prix d’un arrachement à ses parents, Jésus entendait honorer leur vocation à eux aussi ; il reconnaissait leur désir d’accomplir leur propre mission dans le respect de sa liberté. Bonheur et paix ne tarderaient pas à l’emporter sur eux aussi.
Quoi de plus précieux, frères et sœurs, pour Dieu et pour les humains que l’amour vécu au sein de la famille, l’amour conjugal, l’amour parental, l’amour filial, l’amour fraternel ? Quoi de plus constructif pour l’affermissement et l’accomplissement de chacun selon sa personnalité ? L’exigence de Jésus ne fragilise aucun de ceux qui, en raison de son appel, s’éloignent, non parfois sans souffrance et sans larmes, de leurs proches. Jésus a conscience de provoquer alors, certains déchirements ; mais il a conscience qu’en le préférant lui, ceux qui partent et ceux qui consentent à ce départ, s’orientent avec Lui vers le Père du ciel, en qui prend source et s’accomplit tout amour.
Heureux sommes-nous si nous connaissons l’amour qui nous conduit au dépassement de nous-mêmes ! Heureux sommes-nous de nous laisser, dans notre vocation personnelle, entraîner et conduire par Jésus, livrant sa vie à son Père et à ses frères et sœurs en humanité ! Ce dépassement nous conduit à nous trouver et à nous rejoindre nous-mêmes. Nous expérimentons alors, dans notre engagement, quel qu’il soit, la profondeur de notre dignité, créés que nous sommes à l’image du Fils unique, Jésus. Nous accédons, par lui et avec lui, à notre pleine stature, celle que nous tenons de notre Créateur. Le don que nous consentons de nous-mêmes au service de ceux que Dieu nous confie, nous conduit à Dieu en nous conduisant au plus vrai de nous-mêmes : qui a perdu sa vie à cause de moi la gardera.
En répondant à l’appel de Dieu, chacun selon notre vocation, nous nous rendons dignes de Lui, dignes de Jésus, dignes de nous-mêmes, dignes de ceux qui nous ont engendrés et accompagnés au long de notre croissance. Saint Paul nous partage son expérience et sa conviction, conviction fondée sur sa communion au Christ : ressuscité d’entre les morts, le Christ ne meurt plus, c’est pour Dieu qu’il est vivant. De même, vous aussi, pensez que vous êtes morts au péché, mais vivants pour Dieu en Jésus Christ.
