Jésus, avait longuement enseigné les foules avec des paraboles sur le Royaume de Dieu, et tout donnait l’impression d’être en bonne voie, l’assentiment du peuple, la progression heureuse du Royaume. Mais papatras, Jésus retourne dans son village de Nazareth et il est rejeté par les siens. Puis, il apprend l’exécution de Jean-le-Baptiste par le roi Hérode. Jean le Baptiste était ce prophète du bord du Jourdain qui avait baptisé Jésus ainsi que ses premiers disciples. Leur proximité spirituelle signalait une autre proximité : celle de Dieu qui vient sauver le peuple d’Israël. A cette nouvelle, Jésus comprend que sa propre vie est en danger, car s’ils ont réussi à tuer l’un, ils réussiront à tuer l’autre. Il se retire alors avec ses disciples vers un endroit désert. Jésus n’est pas un aventurier, il ne provoque pas son destin, il vit de cette sagesse qui lui indique quel chemin emprunter. Mais c’est sans compter les foules qui l’ont écouté et qui ont soif de l’entendre encore ! Aussi, les rejoignent-elles et en débarquant, à leur vue, il est remué aux entrailles, et tel un berger qui prend soin de son troupeau, il se met à les enseigner et à les guérir.
Le soir venu, une décision doit être prise. Ces foules de gens ne peuvent pas rester sur place. Les disciples, et c’est une des premières fois où ils prennent la parole dans l’évangile, intiment alors à Jésus ce qu’il doit faire : qu’il les renvoie et qu’elles se débrouillent pour trouver de quoi manger, c’est leur problème. Peut-être avaient-ils aussi pensé que la mort de Jean le Baptiste c’était son problème, et que chacun avait à se débrouiller dans sa vie … on doit être autonome, n’est-ce pas ? Être capable d’assumer sa vie ? De s’en sortir par soi-même ? Tout cela nous le savons, nous le pratiquons, pas toujours à bon escient. Mais est-ce bien là le désir de Jésus ? Car il va prendre une autre option et elle concerne ses disciples. Parce que sa vie sera menacée, ils devront, à leur tour, prendre son relais. Et prendre son relais, c’est s’imprégner de ce qu’il est, de ce qu’il fait, de ce qu’il dit et de ce qu’il pense. Pour être comme lui. Pour faire un jour comme lui. Il leur faut devenir ainsi en commençant un jour. Et ce jour, c’est maintenant : « Donnez-leur vous-mêmes à manger ! »
La parole de Jésus les saisit. C’est chose impossible. « Nous n’avons que 5 pains et 2 poissons, c’est à dire même pas assez pour nous ». Et c’est là que va opèrer en eux quelque chose de nouveau. Ils ont vu Jésus agir. Jésus qui donne et qui se donne. Alors, ils font soudain ce que Jésus fait : ils les donnent à Jésus, comme en un vertige, avec le risque de manquer, mais aussi la confiance que quelque chose peut arriver, car dans leur coeur émerge de la compassion : compassion envers les gens, compassion envers Jésus. Ils commencent à s’oublier pour être tout entier dans le don à Jésus de tout ce qu’ils avaient pour eux. Et s’ils deviennent capables de donner, qui est la marque de leur foi, Jésus devient capable de multiplier, comme la manne au désert, le pain pour tous les affamés. Car l’un ne va pas sans l’autre, la part des disciples, la part de Jésus.
Mais, nous les familiers de l’eucharistie, n’entendons-nous pas les paroles de l’eucharistie ? Oui, l’évangéliste Matthieu met volontairement ces paroles dans la bouche de Jésus : il prit les cinq pains et les deux poissons, levant les yeux au ciel, c’est à dire vers Dieu son Père, il prononça la bénédiction, c’est à dire l’action de grâces pour tous les biens que le Père donne aux hommes, il rompit les pains et … s’insère alors la place des disciples : il les donna aux disciples, et les disciples les donnèrent à la foule. Ils avaient donné, ils donnent à leur tour, mais avec une abondance inimaginable, ce peu qu’ils avaient offert mais qui était leur tout. Et il en reste encore, ils ramassent douze corbeilles pleins de morceaux, un pour chacun, pour qu’ils agissent de même à l’avenir. Pain offert, pain multiplié, pain qui rassasie le corps et l’esprit, pain qui surabonde et attend d’être à nouveau offert et donné. Ainsi, c’est l’eucharistie continuée dans le quotidien de la vie, comme une prière au Père, donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour, un pain qui nourrit et rassasie. Pain de la Parole et pain pour le corps. Ce peu donné qui est comme le levain dans la pâte et qui la soulève, comme la plus petite des semences mais qui devient un grand arbre. Et grandit le Royaume !
Tout simplement, ce que nous entendons de Jésus et des disciples nous concerne à notre tour. Nous ne pouvons pas nous habituer à ces paroles, elles sont des paroles de feu qui nous obligent à la foi, à la confiance, au don de nous-mêmes, non pas du superflu, mais de ce que nous avons de plus précieux, le temps, des ressources nécessaires, des talents, pour les offrir à nos frères et sœurs nécessiteux, et ce faisant, les offrir à Dieu notre Père, qui sait lui, ce dont nous avons le plus besoin.
P. Jean-Michel 