Sauver sa vie, perdre sa vie, n’est-ce pas sauver ou perdre ce qui nous est de plus précieux, la vie, et on pourrait ajouter, la vie dans de bonnes conditions, car la vie est fragile et si elle s’achève bien par la mort, il ne peut y avoir de vie sans la mort, comme nous enseigne le grand livre de la nature. Mais pour la foi, de quel genre de « vie » s’agit-il ? En quoi cela nous concerne-t-il ?
C’est le thème des textes de ce jour, où Jésus commence à enseigner à ses disciples qu’il lui faut s’en aller à Jérusalem. Ça paraîtrait simple. Est-ce un beau voyage en perspective ? Aller à Jérusalem était une pratique courante du monde juif de ce temps, avec des pèlerinages réguliers, plusieurs fois par an. En quoi, cette notation de l’évangile nous donne t-elle à penser ? C’est que Jérusalem représente à la fois la splendeur du Temple, l’habitation de Dieu parmi les hommes, ce qu’il y a de plus beau et de plus haut, et à la fois, le lieu du pouvoir, de la compromission, de la répression, de ce qui est répugnant dans l’humain. Jérusalem, la ville qui acclame Dieu mais qui tue les prophètes. La décision de Jésus survient après la révélation de son nom de « Christ » à Simon « Pierre ». La « confession de Césarée », où son nom de Christ ne peut être révélé à personne, dit la grandeur de Dieu. Simon-Pierre saisit bien la grandeur de ce nom de Christ, mais pas l’humilité et le renoncement qui lui sont attachés. Car la révélation de Dieu en Jésus-Christ contrarie l’idée qu’il se fait de Dieu, cette idée de Dieu bien ancrée dans l’inconscient collectif et qui nous habite aussi. Dieu est grand, il n’est pas faible, il ne peut être victime. Et pourtant, c’est bien ce que Jésus veut révéler, il lui faut monter à Jérusalem pour révéler la vérité sur Dieu. Dieu est un Être suprême qui risque suprêmement son Être pour donner la vraie vie aux hommes. Il se dépouille de toute grandeur, volontairement, il renonce même à son être propre, chose impossible pour nous, du moins à ce niveau, pour nous donner tout ce qu’il est, pour que notre vie ne soit pas à nous mêmes, mais à lui de qui tout vient et à qui tout va. À travers cette opération de renoncement à soi-même, de négation vertigineuse de soi, Jésus donne, offre sa vie à vivre pour que vivent les autres. Mais à une condition, c’est que cette vie soit reçue en vrai telle qu’elle est, donnée, et donc, offrant la faculté de se donner. Car c’est en se donnant que l’on reçoit, c’est expérimental, la forme concrète de la foi. Et c’est cela justement qu’offre Jésus à ses disciples en les associant à son départ pour Jérusalem.
Pierre ne l’entend pas ainsi, tu ne peux pas souffrir, tu ne peux pas être tué, tu es le Messie, le Chef. Or s’exclame Jésus, ce sont là les idées des hommes, non celles de Dieu, les idées soufflées par Satan pour brouiller la foi en Dieu. Qui d’entre nous peut être indemne de ces idées fausses sur Dieu, construites à partir de notre imaginaire et non de la Parole de Dieu qui nous bouscule, qui nous met en cause et nous dérange. Or Jésus vient interpeler ses disciples, les invitant à ne pas modeler leurs pensées sur le monde présent, mais au contraire, renouveler leur façon de penser, c’est à dire de se convertir l’esprit, ce qui est chose possible si on prend le chemin de Jésus lui-même. Et quel est ce chemin ? Faire comme Jésus, perdre sa réputation, renoncer à la puissance ou à la domination, dans tous les domaines de sa vie, en famille, dans le couple, au travail, dans toutes les activités. Renoncer à soi et se tourner vers les autres, y compris vers ceux qui nous répugnent le plus. C’est la condition dit Jésus, de connaître la vraie vie. Mais cette conversion de l’esprit n’est pas un acte rationnel, un calcul éphémère ; la conversion de l’esprit auquel Jésus nous appelle est un acte d’amour. Le pur amour pour Jésus, qui nous fait connaître où se trouve la vraie vie. Où nous serons conduits vers nos frères, pour cheminer avec eux, et pour eux, faire le partage de cette vie.
Le monde fait briller des mirages comme des miroirs, et nous tombons dans l’illusion de la richesse, de la puissance et du pouvoir. Mais rien de cela ne sauve l’homme, au contraire, il conduit l’humanité à sa ruine avec les guerres, le saccage de la nature, la faim et le désespoir. Quel avantage a l’homme à gagner le monde entier si c’est au prix de sa vie? nous dit Jésus. Ce qui sauve l’homme c’est le don, le don de soi. La conversion de l’esprit auquel Jésus nous presse, c’est la condition du salut concret de notre humanité. La conversion nous fait prendre conscience de nos actes mauvais, et elle nous engage corps et âme, à transformer nos êtres, nos comportements, et notre place dans le monde, pour nous unir à l’immense effort que l’univers accomplit avec Dieu et en Dieu en faveur de la vraie vie. Quand nous ferons de nos croix des chemins de résurrection avec Jésus, quand nous intégrerons que la vraie vie est celle de Dieu, avec Dieu, alors, oui, nous serons vraiment heureux.
P. Jean-Michel 