A la veille de la visite du Pape Léon XIV en France, on a envie de s’interroger en quoi les croyants se différencient de la mentalité du monde environnant. Certes, les chrétiens sont des hommes ou des femmes comme tout le monde, sauf que par expérience ou conviction, leur repère de foi les conduit à prendre position et à agir en faveur de la Création de Dieu et de la bonne relation aux autres, quels qu’ils soient. Et cela peut les mettre en porte à faux par rapport au monde ambiant. Comme nous en donne en exemple l’évangile d’aujourd’hui.
« Le Royaume des cieux est comparable à … » Nous sommes habitués à cette introduction des paraboles de Jésus. Le Royaume des cieux, c’est le Royaume de Dieu. Ce Royaume, on n’est pas obligé d’y croire, rivé à la terre, et même englué dans le matérialisme ou l’individualisme, par choix. Mais si vous voulez entrer dans le Royaume de Dieu, qui est déjà là sur la terre, sans être encore totalement sensible ni visible, il vous conduira au-delà de vous-mêmes. Car en prenant ce chemin avec Dieu, nous prenons le chemin que l’évangile nous donne à voir dans ses paraboles.
La parabole de Jésus dite des « ouvriers de la dernière heure » se place tout à la fin de la route vers Jérusalem. Comme si, après toutes les paraboles prononcées en Galilée, celles de la semence, de la germination, de la récolte etc. qui montraient la réalité du Royaume qui dépasse toute espérance, Jésus venait à préciser la manière d’être en accord avec le Royaume, c’est à dire la conduite à vivre pour être du Royaume. Sans brusquer, sans bousculer, mais avec une ferme douceur, il veut aider les auditeurs à s’interroger sur leur réflexe naturel, et leur comportement.
Le propriétaire d’un vignoble de bon cépage voit son raisin mûr à être récolté. Il va de bonne heure sur la Place embaucher des ouvriers et fixe avec eux le salaire de la journée. Il retourne plus tard, et embauche encore, avec la promesse de donner ce qu’il faut. Et même tout à la fin de la journée, il continue à embaucher. Le soir arrivé, il fait remettre à chacun son salaire. Mais surprise, il commence par les derniers embauchés. Normalement, ils devraient passer à la fin. Mais contre toute logique comptable, le maitre considère que ces derniers embauchés étaient tout aussi bien disposés pour travailler depuis la première heure, mais engagés par personne, ils ont perdu leur journée. Sauf que le maître estime qu’ils doivent partir avec le nécessaire pour nourrir la maisonnée. C’est à dire le salaire d’une journée et ainsi de suite pour chacun.
L’histoire aurait pu s’arrêter là, en montrant que dans le Royaume de Dieu, il y a égalité de traitement pour tous et en même temps, personne n’est lésé. Mais les premiers embauchés, une image pour parler des premiers arrivés sur le terrain apostolique, qui ont sacrifié leur vie à leur idéal, qui ont été fatigués de leurs efforts, voire de leurs pénitences, ne voient pas d’un bon œil le traitement des autres qui n’est pas proportionné à leur travail. Cela nous fait penser au fils ainé du père prodigue, parabole de la miséricorde chez saint Luc. Il refuse d’entrer dans la maison de son père parce que son frère est honoré après avoir gaspillé toute la fortune à faire la fête, tandis que lui est resté fidèle et obéissant, au travail, dans la maison paternelle. On peut ainsi multiplier les cas, comme dans la société où on regarde d’un mauvais œil ceux qui vivent des ressources publiques rien que pour survivre, surnommés en termes méprisants, et même on est prêt à engager des politiques publiques restrictives pour les exclure des services sociaux…
Et dans l’Église que nous formons, il n’y aurait pas aussi de ce genre de réactions ?
Or, Jésus regarde le cœur intime de chacun, il ne regarde pas la comptabilité que nous faisons pour notre prochain. Il veut que nous entrions dans le Royaume de Dieu par notre cœur bon, comme est notre Père des cieux. Ce qu’il veut de nous c’est seulement la bonté, l’amour de nos frères, quels qu’ils soient. C’est ainsi que nous sommes fils et filles du Royaume de Dieu.
On peut nous critiquer, la société peut nous critiquer, mais pas sur l’amour. Et si on se pose des questions quant aux coûts énormes de la prochaine visite du Pape, prenons conscience que la grandeur de l’Église ne se mesure pas seulement à la foule qu’elle rassemble autour de l’autel, mais aussi à la manière dont elle se tient aux côtés de celui qui n’a rien...
P. Jean-Michel 