Le long passage de l’évangile de ce jour nous plonge au coeur du premier grand discours de Jésus dans l’évangile de Matthieu – on en dénombre 5 tout au long de cet évangile – qui a été inauguré par les Béatitudes. Les discours dans notre société sont divers : par exemple, le discours de meeting qui s’adresse à un public indifférencié ou le discours personnalisé des réseaux sociaux.
Les discours de Jésus sont d’un autre type : ils s’adressent bien sûr personnellement à chacun, mais pour faire corps à plusieurs. Comme aux disciples qui se sont rassemblés autour de lui pour former un corps, ou même aux foules, on le voit à la fin, elles sont venues nombreuses pour l’écouter et s’unir à lui. Jésus est le vrai Berger d’Israël que la vue des foules sans berger touche au coeur. Sans guide crédible, elles sont harassées à chercher la vraie nourriture de l’esprit sans la trouver. Et ce qu’il veut, c’est leur communiquer la vraie vie, non pas le feu qui brûle et consume mais l’eau qui désaltère et qui vivifie. Or la vie portée à plusieurs peut transformer toutes les perspectives parce qu’elle est communiquée par une parole qui fait autorité, qui suscite la confiance, qui nourrit et qui rassemble, dans la vérité. Car en lui, Jésus, il n’y a pas de distance entre son dire et son faire. C’est fondamentalement une parole qui rend libre. Libre d’adhérer, libre pour cheminer, libre parce qu’elle s’adresse à la conscience profonde que chacun porte en soi.
Jésus en vrai fils d’Israël est fils de la Loi et des Prophètes, et il propose d’aller au bout de de la logique profonde de cette Loi, et de la parfaire. On l’avait rendue compliquée comme un catalogue de devoirs sans fin et les juristes de ce temps sans se préoccuper du vrai sens de la Loi, n’étaient que tâtillonnages. Jésus, lui, vient débusquer tout ce qui dans le coeur de l’homme est à l’origine du mal dans lequel il risque de se perdre.
Par exemple, à propos de « tu ne tueras pas » à la base de toute vie sociale, et nous sommes bien d’accord que chacun ici peut dire sans crainte « je n’ai pas tué » ! Or Jésus non seulement dit qu’on peut tuer moralement quelqu’un et que c’est aussi grave que de tuer physiquement, mais que des paroles, des mots peuvent initier l’engrenage du meurtre, par exemple en commençant à cataloguer, à étiqueter, à considérer l’autre comme anormal, pédophile ou escroc, on est déjà meurtrier en puissance.
Il en est de même concernant l’adultère. Bien sûr peu d’entre nous déclareraient qu’ils sont adultères et c’est juste. Mais en ayant en tête l’histoire biblique de David avec Bethsabée, qui débute par la convoitise pour la femme d’Urie, puis l’adultère et finalement le meurtre de l’époux légitime, Jésus indique à la conscience de chacun que l’adultère commence par la convoitise du regard. Bien sûr on n’est pas adultère avec le seul regard, ni meurtrier à cause d’une parole, mais Jésus dit simplement que notre doigt sera pris dans l’engrenage et de ce fait si on n’y prend pas garde, un regard peut conduire à commettre le mal, de même qu’une parole insensée, si elle n’est pas corrigée, peut conduire à tuer.
Jésus propose simplement de s’observer et de prendre conscience du mode de rapport qu’on a avec les autres. Aimer l’autre c’est faire attention à ce qu’on pense de lui, à ce qu’on dit de lui, ou à ce qu’on lui dit. C’est s’exercer à la chasteté du regard qui ne soit pas possession, de la parole, qui ne soit pas jugement ou domination, et s’exercer par principe à demander pardon pour se réconcilier avec le frère ou la sœur, avant qu’il ne soit trop tard. C’est symboliquement cela, chez le disciple, arracher la part de soi qui risquerait, sinon, de l’entrainer sur une pente mortifère.
Et si Jésus parle en images c’est bien pour nous dire tout cela, et bien plus : la guérison de toutes les relations blessées est dans la parole vraie, que le Oui soit Oui ; que le Non soit Non, pas un mélange des deux, comme dire Oui en pensant non, ou bien ne pas faire ce qu’on dit. Il en est de même trop souvent avec le soupçon, car le soupçon avilit les personnes et tue !
La parole vraie mais habitée d’amour, guérit les coeurs blessés tant celui qui l’exprime, que celui qui la reçoit. S’engager sur ce chemin de vérité, et donc de libération de l’esprit, nous permet de mieux comprendre les Béatitudes qui ont inauguré le « discours sur la montagne ».
Jésus a dit « Heureux les artisans de paix ». Par leur respect de l’autre et leur parole aimante, ils seront appelés fils de Dieu.
Jésus a dit « Heureux les coeurs purs ». Pour la pureté de leur regard, ils verront Dieu.
P. Jean-Michel 