« Si moi, le Seigneur, et le maître d’enseignement, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres »
Que vient faire ce geste du lavement des pieds au cours du dernier repas de Jésus, repas de la Pâque qu’il partageait avec ses disciples ? On aurait dû s’attendre à ces paroles que nous entendons à chaque eucharistie et que saint Paul nous a formulées dans la lecture de tout à l’heure : Jésus, prenant le pain, dit : « ceci est mon corps livré pour vous » et prenant la coupe de vin, il dit : « ceci est la coupe de mon sang versé pour vous ». Jésus ne dit pas : c’est « comme » mon corps ou c’est « comme » mon sang, il dit : « c’est mon corps, c’est mon sang ! » Et en disant cela, il est tout entier dans sa parole, il se donne tout entier dans sa parole, et cette Parole, c’est le Verbe fait chair. Il est le Verbe éternel du Père et à ce dernier moment de sa vie humaine, il dit qu’il n’est pas seulement ce qu’on a perçu de lui et souvent très mal ; il est autre, il est don total, absolu, il se vide de sa vie pour la donner à vivre à ses disciples et partant, à tous ceux qui croient et croieront en lui.
Le Verbe – Parole, qui est en présence de Dieu, tourné vers Dieu, et qui est Dieu, a partagé la vie humaine, et il l’a assumée jusqu’au bout : il s’est dès lors donné jusqu’au bout, sans économiser ses forces, ni sa volonté, dans son désir d’unir l’humanité entière à Dieu, pas la réunir, l’unir ! La mettre en communion d’intimité avec Dieu. De sorte, que par toute sa vie donnée, il n’a pas cessé de réconcilier avec Dieu l’humanité blessée par ses propres ou fausses représentations, par ses haines et ses combats perdus, lui qui est Amour et qui n’est qu’Amour. La résistance des esprits fait imaginer certains, que Dieu est tout-puissant de force dominatrice, ou castrateur de la liberté humaine, ou qu’il ne vaut rien parce qu’il ne résout pas les problèmes que les hommes eux-mêmes ont fabriqués. Dieu n’est rien de tout ça. Dieu est humble, Dieu se donne, Dieu s’est fait le tout-proche, Dieu aime et il sauve. Et Jésus qui est le serviteur de Dieu, et qui est Dieu serviteur, va être par toute sa vie serviteur des hommes. Par son écoute, par le don de son temps, par l’effort qu’il fournit, le travail qu’il accomplit sans cesse, il rejoint le coeur de chacun et il le guérit, il nous guérit. Il insuffle dans l’âme l’énergie vitale que Dieu a voulue pour sa création et qui a été biaisée, défigurée, par le mal qui habite le coeur humain. Et cette énergie c’est celle de l’amour, et du don de soi, qui crée l’harmonie entre tous les êtres, qu’ils soient humains ou non-humains. C’est la nature qui nous le montre, pourquoi les humains ne le montrent-ils pas ou si peu ?
C’est pour cela, pour montrer un autre chemin à l’homme, pour désigner comment on peut être relevés, que Jésus va dans un geste stupéfiant, laver les pieds de ses disciples. Ce n’est pas parce que leurs pieds étaient sales, comme on le croit superficiellement, nous qui prenons la douche quelquefois plusieurs fois par jour, mais c’est pour montrer que Dieu s’abaisse, que Dieu descend au niveau le plus bas des hommes, au niveau des pieds. Dieu est humble, il nous rejoint là où nous sommes, au plus bas, jusqu’au plus bas du désespoir. Il nous rejoint jusque là où nous croyons être abandonnés. Et c’est le don qu’il nous fait, le don ultime qu’il va risquer jusqu’à ce moment où nous entrerons dans la mort. C’est ce geste qu’il accomplit, incompris par ses disciples, tout comme ils n’avaient pas compris le geste, quelques jours avant, de l’onction à Béthanie, où Jésus avait eu les pieds oints d’un parfum sans prix, par une femme nommée Marie, comme le signe d’un don d’amour total. Et il ajoute, et cela nous ramène à notre actualité, « c’est un exemple que je vous ai donné, pour que vous fassiez vous aussi, comme j’ai fait pour vous » : exactement comme quand on redit les paroles de la consécration : « vous ferez cela en mémoire de moi ». Il faut entendre, vous renouvelez et mon acte dans le pain qui se donne, qui est mon corps, et mon acte dans mon corps qui se donne, par vous, en vous lavant les pieds les uns les autres : et, et. « Chaque fois que vous avez fait cela à l’un de ces plus petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25) Et … et. L’un ne peut pas aller sans l’autre, ils sont intrinséquement unis. Et, je parle bien sûr pour les croyants : s’il manquait un des termes du « et », par exemple recevoir le corps du Christ sans laver les pieds, je suis une personne hypocrite et laver les pieds sans recevoir le corps du Christ, je suis une personne handicapée. Car j’ai besoin de croire en Jésus qui se donne, j’ai besoin d’aimer comme lui, pour que ce monde où nous vivons soit pleinement rempli d’amour, de la manière où lui-même, Jésus, a voulu le signifier en notre Jeudi-Saint : « vous ferez cela en mémoire de moi ». Alors, le disciple que nous sommes aussi, deviendra à son tour, un autre Christ pour ses frères.

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