Nous sommes dans cet intervalle entre l’Ascension et la Pentecôte, ce temps liturgique étrange qui nous fait vivre l’absence du bien-aimé Jésus et à la fois l’attente de la venue de l’Esprit. Et à nous interroger : s’il est parti, au ciel, c’est donc qu’il était venu du ciel ? Comment saisir cette contradiction entre l’humain Jésus fait de poussière et de sang comme tout être humain, et le céleste Jésus, que nous imaginons dans les airs ? Pour cela, il nous faut nous attacher à ce que disent les textes qui sont à la base de la foi reçue, pour, dans la foulée, en vivre en vérité.
Et que nous disent les textes aujourd’hui ? Ils expriment une réalité vécue, à laquelle nous pouvons à deux millénaires de distance, être associés et faire une expérience identique. C’est la réalité de la prière. En effet, la prière est un acte profond pour tout homme dont l’origine remonte au plus lointain des temps. On peut même dire que quand il y a eu prière, il y a eu l’humain. Et cela serait encore prétentieux. Quand il y a eu un univers, il y a eu prière. Parce que l’univers a été créé par Dieu pour le louer. Et cette louange se manifeste sans cesse à travers toute la création.
C’est pourquoi, il nous est pensable que la prière est universelle et qu’il suffit de s’y glisser pour entrer, nous aussi, dans la louange universelle, sans effort, simplement en laissant agir l’Esprit au plus profond de nous-mêmes. C’est cette expérience que faisait Jésus, et à sa suite, Marie et les apôtres.
L’évangéliste saint Jean nous fait témoin de la prière intime de Jésus au cours du long discours après la Cène, avant que les événements de la Passion ne se bousculent. A plusieurs moments des évangiles, nous avions déjà été mis comme témoins de la prière de Jésus, les apôtres lui ont même demandé un jour comment prier, leur apprendre à prier. Et Jésus leur a donné cette prière que nous avons adoptée comme la prière chrétienne par excellence, le « Notre Père ». Saint Jean, lui, ne nous donne pas le Notre Père, mais il nous donne la manière intime de Jésus de parler avec son Père et cela décrit sa prière. Il y a toute une attitude pour entrer dans ce dialogue, dans cette écoute, une disposition du corps, une coupure avec le comportement ordinaire, « lever les yeux au ciel », c’est comme tourner les yeux vers son intérieur, chercher la relation intime avec le Père. L’heure est grave, c’est le moment où tout est déjà joué, comme si à chaque instant tout était déjà joué, car nous n’avons qu’une vie. Et comme si chaque instant de notre vie nous préparait à rencontrer notre origine. Et cette rencontre intime devient une communication intime, une intercommunication à la densité extrême.
C’est ainsi qu’on peut comprendre le terme « glorifier », que la densité de beauté de Dieu soit sensible dans la conscience et communiquée en vie d’une telle densité qu’elle n’est qu’éternité. Et la connaissance de cette réalité partagée par Jésus aux disciples ne peut pas être superficielle, elle est participation intime à la relation qu’il a lui-même avec son Père de qui il vient et vers qui il va.
Mais comment cette participation peut-elle s’opérer ? Uniquement grâce à la prière de Jésus. Car la prière de Jésus n’est pas individualiste, elle est universelle. Cette relation intime qu’il vit avec le Père, il la partage avec ceux qui veulent être avec lui et comme lui. Mais il lui est impossible de vouloir faire entrer dans cette intimité tout ce qui s’oppose à lui, la fureur, la violence, la volonté de nuire, qui sont malheureusement répandus dans le monde. L’amour est impuissant contre ce qui ruine l’âme humaine. Mais l’amour est capable de susciter le désir de sortir du mal, c’est à dire de se convertir intérieurement et de renoncer à toute violence. Alors, la joie de Jésus est grande car c’est la joie du Père de voir revenir à lui l’humain qu’il a créé avec amour, qu’il n’a jamais oublié, même quand il s’était détourné du chemin du bien.
C’est pourquoi, Jésus nous assure de sa prière, il nous introduit sans cesse dans son intimité avec le Père pour que nous soyons aussi en capacité de créer, de louer Dieu, d’aimer, de pardonner à ceux qui nous ont offensé et pas succomber quand arrive la tentation. C’est grâce à la prière de Jésus pour nous que nous pouvons, à notre tour, appliquer la prière du Notre Père et pas nous laisser distraire par tout ce qui aliène l’âme et finalement la ruine. Non, notre joie et notre espérance, c’est de rencontrer un jour Dieu face à face dans l’éternité de son amour, sans filtre, sans intermédiaire, seulement l’amour. Dans chaque aujourd’hui se prépare ce grand rendez-vous.
Père Jean-Michel